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la valse des grands prédateurs (2/5)
Du blé sur la famine
Le Feuilleton de l’Argent

BP Capital, AAA, Merchant Commodity, vous connaissez ? Ce sont les stars de la spéculation, des fonds spéculatifs (hedge funds). Pour eux, tout fait ventre. De la pénurie, ils font leur beurre. Quand, pour cause de crise des subprimes, le marché des actions reflue, pas de souci, et pas de complexe : ils jettent leur dévolu sur les céréales. Bien sûr, l’or noir assure encore, parmi les plus belles fortunes. Mais croyez-en Thomas Boone Pickens, l’avenir est désormais dans l’or bleu.

Passé les bornes, n’y a plus de limites… Numéro 1 de la bancassurance en Belgique, KBC nous en a offert récemment une nouvelle et saisissante illustration. En ce printemps 2008, les prix des denrées alimentaires de base flambent. Du Mexique à l’Indonésie, d’Haïti au Maroc en passant par le Sénégal, des émeutes de la faim éclatent. L’opinion publique mondiale est secouée. Pendant ce temps, à Bruxelles, pour KBC, c’est « business as usual ».

Les affaires continuent, comme à l’ordinaire. Ou presque. La banque décide d’ajouter un article à la gamme de ses produits, une assurance vie d’un genre spécial : les gains seront indexés sur les prix alimentaires. La plaquette de présentation le dit texto : « Tirez profit de la hausse des prix des denrées alimentaires. » Et KBC énumère les facteurs plaidant en faveur de la souscription, au premier rang desquels « la pénurie d’eau et de terres agricoles exploitables », qui conduit à « une pénurie de produits alimentaires ». Les Belges se scandalisent. Un ensemble d’associations, de syndicats, et les députés socialistes se mobilisent pour réclamer l’interdiction des produits financiers proposant aux épargnants de s’enrichir « en affamant les habitants les plus pauvres de la planète ».

Le chef des ministres des finances de l’Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, se fend d’une déclaration indignée : « C’est le contraire d’une économie de marché éthiquement fondée. Un comportement pareil est criminel. » Pas assez pour impressionner KBC, qui se justifie : après tout, la nourriture est un produit comme autre, sur lequel il n’est pas moins moral de spéculer que sur l’aluminium, l’or ou le pétrole…

Les bons conseils de Bloomberg

Si elle n’a pas volé sa médaille de la honte, KBC ne mérite pas de siéger seule sur le banc des pestiférés. Se faire du blé sur le risque de famine est, depuis quelque temps, une activité très tendance dans la haute finance. Le recul des marchés financiers, précipité par la crise des subprimes, pousse les fonds d’investissement en tous genres à chercher des valeurs refuges pour leurs capitaux spéculatifs. Le 20 août 2007, alors que la tornade des subprimes entame ses ravages, l’agence Bloomberg (information économique et financière) délivre les conseils de quatre investisseurs de référence. Ils sont unanimes. « Il y a trois milliards d’Asiatiques (…) qui ne perdront pas leur appétit à cause d’un problème aux États-Unis », lance Jim Rogger, ancien associé du champion des spéculateurs, George Soros. « S’il y a un ralentisssement mondial de l’activité, ça n’affectera pas les produits agricoles car les gens continueront de manger (…), d’acheter du pain et des pommes de terre », renchérit Sean Corrigan, du fonds suisse Diapason Commodities Management, à la tête d’un portefeuille de 6 milliards de dollars.

En France, à l’automne 2007, Financeagri, société d’informations spécialisées en matières premières agricoles, lançait à son tour : « Soyez un acteur de la volatilité des marchés agricoles. Ne restez plus spectateur. Informez-vous… » Bref : blé ? riz ? maïs ? Misez, pariez ! Ces marchés promettent gros, plus que celui des actions en déroute. Une demande alimentaire en forte hausse, accentuée par le boom des biocarburants, une offre limitée, les conséquences de grosses perturbations climatiques (sécheresse en Australie, gel en Argentine, défaut de soleil et excès de flotte en Europe) sont autant de facteurs qui ont rendu, dans l’année écoulée, le terrain particulièrement fertile pour la spéculation.

Boom à la Bourse de Chicago

À la Bourse de Chicago, temple du commerce mondial des céréales, c’est l’effervescence. Pour le seul mois de février dernier, on y a enregistré la création de quelque 135 produits financiers liés aux matières premières agricoles. « Entre la fin du premier trimestre et la fin du quatrième trimestre 2007, c’est-à-dire au moment où les marchés de céréales se sont envolés, le volume des capitaux gérés par les fonds d’investissements cotés sur les produits agricoles européens a quintuplé », passant de 156 millions de dollars à 911 millions, selon la banque britannique Barclays, - rapporte le journaliste Dominique Baillard, dans le Monde diplomatique de mai.

Acheter et vendre, une fois, deux fois, vingt fois la même marchandise, sans jamais en prendre physiquement possession, tel est le jeu. « L’action des financiers permet de dynamiser les marchés, tente de se justifier Benjamin Louvet, gérant du fonds Prim’Univert (…). Nous achetons à un prix défini des céréales qui ne sont pas encore récoltées. Quand ces grains sont effectivement livrés, les cours peuvent avoir monté, ce qui nous permet d’engranger un bénéfice en revendant ces céréales. Mais le marché peut s’être - effondré entre l’achat du contrat la récolte. » Ça va ça vient, certes, et la tendance, semble-t-il, pourrait évoluer cette année sous l’effet, notamment , de meilleures récoltes. Reste que, entre le début 2006 et le début 2008, le prix mondial moyen du riz a bondi de 217 %, le blé de 136 %, le maïs 125 %, le soja, 107 %. Quant aux jackpots empochés par les fonds dans cette période, les investisseurs ne se pressent pas de les communiquer…

L’or noir toujours, l’or bleu demain

Soyons justes : bien que plus juteux, le blé ne rivalise sans doute pas, en termes de rentabilité des investissements, avec les matières premières, en premier lieu l’or noir. De part et d’autre de l’Atlantique, la question a agité les esprits : à qui la faute de la course folle du prix du baril ? Le Sénat US a mis le sujet à son ordre du jour. Et a établi que, comme pour les céréales, l’explosion de la demande et l’anticipation de la pénurie de l’offre n’expliquaient pas tout : sur le marché américain, 71 % des échanges sont dus à la spéculation, seuls 29 % sont réalisés à des fins de couverture, par les utilisateurs de brut, révèle l’étude des parlementaires. Les fonds spéculatifs, qui représentaient 0,2 % des transactions avant 2000, en réalisent désormais plus de 40 %. D’après le patron d’un de ces hedge funds, Master Capital Management LLC, venu témoigner devant eux, en l’absence de cette spéculation le prix du pétrole pourrait diminuer de moitié.

Thomas Boone Pickens aurait pu, lui aussi, livrer sa précieuse expérience. À la tête du fonds BP Capital, ce Texan a bâti sa fortune sur l’achat et la vente de compagnies de pétrole et de gaz. Selon le magazine Forbes, avec 3 milliards de dollars, il pointe à la 117e place des Américains les plus fortunés, la 369e dans le monde. À quatre-vingts ans, ce fervent supporter du président Bush - dont il a abondamment financé la campagne électorale en 2004 -, qui vient d’acheter 10 millions d’actions de Yahoo !, et auteur d’un ouvrage intitulé le Premier Milliard est le plus difficile, ne s’endort pas sur ses lauriers. Pickens a identifié ce qu’il pense être l’eldorado du XXIe siècle pour les spéculateurs : l’eau. BP Capital vient d’investir 100 millions de dollars dans des concessions au Texas recelant des nappes aquifères.

L’industrie de l’eau occupe déjà le 3e rang, avec un chiffre d’affaires de 400 milliards de dollars, derrière le pétrole et l’électricité, note la chaîne CBS. Avant de souligner son grand avantage : à la différence de ces deux sources d’énergies, il n’y a pas d’alternative à l’eau. Et l’OCDE de mettre un peu… l’eau à la bouche d’un Pickens en notant que, d’ici à 2030, près de la moitié de la population mondiale vivra dans des régions qui seront dans un pressant besoin de flotte.
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Après la faim, la spéculation sur la soif est en
marche.
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Yves Housson
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L’Europe centrale, nouvel eldorado

Auchan ambitionne d’ouvrir dix nouveaux hypermarchés en Ukraine d’ici à 2010. Pour s’implanter, Auchan a dû signer un accord de partenariat avec Furshet, la deuxième chaîne de distribution ukrainienne. Deux nouvelles sociétés ont donc été créées : la première pour développer l’enseigne en Ukraine (managée par Auchan qui détient 66 % du capital), la deuxième pour y développer des galeries commerciales. Auchan a par ailleurs acquis 20 % du capital de Furshet.

Le groupe de l’homme le plus riche de France, Gérard Mulliez, est prêt à tout pour devancer ses concurrents internationaux sur ce marché d’Europe centrale où les centres commerciaux sont encore une denrée rare. Au début de 2007, les implantations commerciales de Kiev totalisaient 70 000 m², soit 31 m² pour 1 000 habitants (contre 120 m² à Moscou, 300 à Budapest ou 600 à Varsovie). Un déficit qui, forcément, ouvre l’appétit des grands groupes mondiaux. Pour l’instant, seul l’allemand Metro Cash & Carry a pris une petite avance (11 magasins) mais le suédois Ikea est déjà dans les starting-blocks.

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